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Oeuvres choisies de Guillaume de Saint-Thierry

Saint-Thierry - DE LA NATURE DU CORPS ET DE L’AME - Les sources.

J.-M. Déchanet

vendredi 19 octobre 2007

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

La grande originalité du traité qui nous occupe et son principal intérêt viennent assurément de ses sources — plus exactement, puisqu’il s’agit d’une compilation, de l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
et de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
des extraits qui le composent.

« Ce que tu lis n’est pas de moi, dit Guillaume dans le Prologue. Aux philosophes et aux médecins pour une part, aux docteurs ecclésiastiques pour l’autre, j’ai emprunté non seulement leurs opinions, mais, dans leur texte original, leurs propres paroles ou écrits. Ce sont ces extraits de leurs livres que j ai rassemblés et amalgamés ici. » Et dans la Préface de la Lettre aux Frères du Mont-Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
 : « Il existe un autre opuscule de notre composition, écrit sous le nom de Jean à Théophile, traitant de la nature de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
. Pour parler de l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
tout entier, comme il semblait indiqué, j’ai mis en tête quelques réflexions sur la nature du corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
humain, tirées des écrits de ceux qui soignent les maladies physiques ; la seconde partie du travail travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
est également empruntée aux ouvrages de ceux qui ont la charge de veiller au soin des âmes » [1]. Pour des raisons assez spéciales, Guillaume n’a pas cru devoir nous renseigner davantage [2].

A. Les sources du premier livre ou Physica corporis.

Il est assez difficile, pour ne pas dire impossible, de repérer avec précision les sources du premier livre — du moins de restituer à chacun des auteurs, effectivement consultés par Guillaume, les textes qui lui reviennent. Les théories d’EMPÉDOCLE sur les « éléments », d’HIPPOCRATE sur les « humeurs », qui ouvrent la dissertation, sont des lieux communs de la médecine et de la physiologie antiques. Pareillement, l’attribution aux « organes fondamentaux » — le cerveau, le cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
, le foie — des trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
vertus ou esprits qui président à la vie Leben
vie
vida
life
zoe
du corps ; la localisation, dans telle partie de la boîte crânienne, de la sensation expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
, de la mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
ou des énergies motrices ; le rôle étrange attribué à la respiration d’être un simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
tempérament du foyer cardiaque, etc., etc. Ces données biologiques des premiers penseurs de la Grèce — philosophes, médecins, poètes, hommes d’État tout à la fois, — ont connu dans l’Antiquité, le Moyen âge et bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
au delà, un succès qui nous étonne. On les rencontre un peu partout, dans les traités de physique tant religieux que profanes. Guillaume n’a donc fait que reprendre des idées courantes [3]. A-t-il puisé directement sources antiques ? C est assez probable, au moins pour ce qui concerne Hippocrate. Il a pu reproduire aussi des passages entiers de Constantin l’Africain, ce moine-médecin du Mont-Cassin qui prit sur lui, au XIe siècle, d’accréditer en Occident les médecins grecs et arabes [4]. Enfin il n’est pas douteux qu’il fit son profit d’observations plus récentes. On songe sonho
rêve
dream
Morphée
songe
surtout aux découvertes des disciples d’Averroès qui, d’Espagne, pénétrèrent en France précisément à cette époque. En toute hypothèse, il faut renoncer à l’intervention de quelque intermédiaire, dans le genre de saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
Isidore de Séville, du Vénérable Bède, ou de quelque autre docteur ecclésiastique, Guillaume présentant la première partie de son travail comme tirée exclusivement des écrits des philosophes et des physiciens.

B. Les sources du second livre ou Physica anima.

Dès les premiers siècles du Christianisme, le problème de l’âme, de son essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
, de son origine, avait inquiété les esprits et suscité, de la part des écrivains ecclésiastiques, une abondante littérature. De plus, il était nécessaire de répondre aux philosophes païens, de réfuter leurs théories erronées, de prouver les accointances de l’âme avec Dieu : son immatérialité, sa grandeur grandeur
grandeza
greatness
, son immortalité imortalidade
immortalité
immortality
inmortalidad
athanatos
. Les premiers traités De Anima, rédigés ex professo ou à l’occasion d’un commentaire des premières pages de la Genèse genèse
genesis
génesis
, répondent à des préoccupations surtout apologétiques. Le point le point
ponto
punto
center
centro
de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
théologique, puis philosophique et psychologique, domine ensuite jusqu’au XIIe siècle. Les écrivains du XIIe siècle obéissent, nous l’avons vu, à des soucis d’ordre spirituel et mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
. En réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
, sauf la perspective, rien de bien neuf dans leurs opuscules. On reprend et on adapte les idées précédemment exprimées ; on collationne et on compare ; on ne crée plus guère.

Voici donc un bref aperçu sur toute cette littérature, des origines au XIIe siècle. Nous laisserons de côté les ouvrages secondaires et classerons les traités en deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
séries : le groupe gréco-oriental ; le groupe latin.


a) Groupe gréco-oriental.

Origène Origène
Orígenes
Origen
(IIIe siècle). Tout l’ouvrage Des Principes, mais spécialement le livre II, chap. VIII : De l’âme (PG, XI, 218-225).

S. Cyrille de Jérusalem (IVe), Catéchèse IV : De l’âme et du corps (PG, XXXIII, 478-490).

S. Basile (ou Pseudo-Basile) (IVe), De la structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
de l’homme. Discours Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
I et II (PG, XXX, 9-62).

S. Grégoire de Nysse (IVe), De la formation de l’homme (PG XLIV, 125-256). [Cet ouvrage de première importance se présente comme la continuation du Commentaire de saint Basile sur l’Hexaméron.] Du MÊME, Discours catéchétique, ch. V (PG, XLV, 20-25, traduction Méridier, Paris, Picard, 1908, pp. 23-33). Du MÊME, De l’âme (PG, XLV, 187-222). Du MÊME, Dialogue sur l’âme et la résurrection (PG, XLVI, 11-160).

S. Némésius d’Émèse (Ve), De la nature de l’homme (PG, XL, 503-818) [Cet ouvrage a été traduit en latin et introduit en Occident au XIe siècle, par le médecin Alfan de Salerne. Une seconde traduction a été faite au XIIe siècle par Burgundio de Pise et publiée sous le nom de S. Grégoire de Nysse. S. Thomas s’en inspirera continuellement dans la partie de la Ia qui traite de l’homme.]

S. Jean Damascène (VIIIe), De la foi
foi
faith
pistis
orthodoxe, livre II, ch. XII à XXXVIII (PG, XCIV, 917-961).

b) Groupe latin.

Tertullien (IIe siècle), De l’âme (PL, II, 681-798).

Lactance (IIIe), De l’œuvre de Dieu ou de la formation de l’homme (PL, VII, 9-78. Du MÊME, Des institutions divines, livre VII, ch. V, IX et XII (PL, VI, 733, et seq.).

S. Ambroise (IVe), Homélies sur l’Hexaméron, livre VI, ch. VII-IX, n° 40-74 (PL, XIV, 272-288). Du MÊME, Isaac et l’âme (PL, XIV, 527 et seq) (surtout mystique).

S. Augustin (Ve), De la Genèse suivant la lettre, VII, 1-28, 1-43 (PL, XXXIV, 355 et seq.). Du MÊME, De l’immortalité de l’âme (PL, XXXII, 1021-1034). Du MÊME, De la grandeur de l’âme (PL, XXXII, 1033-1080).

Claudien Mamert (Ve), De la nature de l’âme (PL, LIII, 699-777).

Cassiodore (VIe), De l’âme (PL, LXX, 1279-1308).

Alcuin (VIIIe), Lettre à la vierge vierge
virginité
parthenía
parthenos
Eulalie sur la nature de l’âme (PL, CI, 639-647).

Rhaban Maur (IXe), (PL, CX, 1110-1120).

Ratramme (IXe), De l’âme, Ms. 332 de Cambridge Collège Corpus Christi, f° 70v-90v, publié par A. Wilmart dans Revue Bénédictine, t. XLIII (1931), pp. 210-223.

Hlncmar (IXe), A propos de nombreuses opinions divergentes concernant l’âme (De diversa et multiplici ratione animes) (PL, CXXV, 929-948) (traité-réponse à Charles le Chauve dirigé contre certaines théories de Ratramme et de quelques autres).

J. Scot Érigène (IXe), Du partage de la nature (en quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
espèces), spécialement les livres III et IV (PL, CXXII, 729-800)

Sur lesquels de ces auteurs et de ces différents travaux s’est porté le choix de Guillaume ?

Mettons à part la double définition de l’âme, textuellement reprise de Cassiodore qui ouvre la compilation et la conclusion du livre qui revêt un caractère assez personnel, tout en trahissant l’influence du Docteur d’Alexandrie Alexandrie
Alexandria
L’École d’Alexandrie désigne le mouvement platonicien qui a fleuri à Alexandrie entre le IVe et le VIIe siècles apr. J.-C., dont l’initiateur avait été Ammonius Saccas, le maître de Plotin. (d’après Y. Lafrance)
, Origène.

Le corps de l’ouvrage recèle trois blocs homogènes de citations implicites. Ces blocs font ressortir le plan très simple de l’ouvrage et permettent de diviser celui-ci en trois parties bien distinctes :

PREMIÈRE PARTIE : L’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
de l’âme et son incomparable apófase
apofático
apophasis
apophatique
théologie négative
apophatic
anuttara
insurpassable
incomparable
grandeur démontrées par l’éminente dignité de l’homme (709a-717d). Cette première partie, si l’on excepte deux courts passages (710d et 711a), est formée de 28 extraits du chef-d’œuvre de S. Grégoire de Nysse : De la formation de l’homme (PG, XLIV, 63-256).

Deuxième PARTIE : La nature de l’âme (717d-723a). Sauf le début et quelques périodes de transition, cette partie est tirée de l’ouvrage de Claudien Mamert : De la nature de l’âme (PL, LIII, 699-777). Egalement les deux courts passages de la première partie signalés plus haut.

Troisième PARTIE : Les degrés de grandeur de l’âme (723-724). C’est, à peine retouché, le chapitre XXXIII du traité de saint Augustin : De la grandeur de l’âme (PL, XXXII, 1074-1076).

La conclusion, qui, nous l’avons dit, doit beaucoup à Origène, oppose à l’ascension ascensão
ascension
anabasis
de l’âme fidèle à sa vocation la lamentable déchéance, l’animalité charnelle, bestiale, des esprits dégénérés qui, au mépris des lois de Dieu et de leur propre dignité, se sont laissé entraîner mr la pente fatale du vice vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
.

Saint Augustin, Origène, Cassiodore et leurs ouvrages sont trop connus pour que nous nous arrêtions ici à leur personnalité, non plus qu’à la portée de leur influence. Au contraire, Claudien Mamert et surtout Grégoire De Nysse méritent de retenir toute notre attention attention
atenção
atención
vigilance
vigilância
, en vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
sans doute du caractère et de l’importance de leurs écrits, mis ainsi à contribution, mais encore et surtout peut-être en vertu d’un fait historique : la première moitié du XIIe siècle constitue, dans l’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
de la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
et de la théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
, une époque de transition, d’agitation et de mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
. Le problème des Universaux passionne alors les esprits, tandis que l’introduction de la dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
au cœur de la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
sacrée suscite un certain désarroi dans la plupart des milieux : des protestations s’élèvent du sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
du vieux conservatisme augustinien, peu résigné à mourir Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
. D’autre part — réaction anticipée contre l’aristotélisme dont la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
philosophique est déjà toute pré-gnante — un réveil verhüllen 
voiler
velar
ocultar
veil
conceal
voilemente
obnubilation
vilaya
tirodhana
des théories platoniciennes se manifeste en divers endroits, et les écrits des Pères grecs, représentants attitrés du Platonisme chrétien, sortent soudain de l’oubli, ce qui d’ailleurs ne va pas sans alarmer nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
d’esprits. Nous avons évoqué plus haut l’atmosphère orageuse qui baigne cette rénovation. En utilisant le premier et sur une grande échelle les écrits de Grégoire de Nysse — le plus génial des Pères grecs —, et ceux de Claudien Mamert — fervent disciple de Platon Platon
Plato
Platão
Platón
Platon (en grec ancien Πλάτων) (427-348 aC)
au Ve siècle —, Guillaume a fait preuve d’un esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
d’initiative et d’une largeur de vue assurément méritoires et du plus haut inté rêt. Il convient donc de présenter ces auteurs et leurs ouvrages avec un peu de détail.

Claudien Mamert.— Prêtre de Vienne, mort vers 474, Claudien Mamert [5] écrivit son De statu anima [6] en réponse à un opuscule de Fauste, évêque de Riez [7]. Fauste niait l’existence d’êtres absolument incorporels en dehors de Dieu. Limités dans l’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
et le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
, les âmes humaines et les anges anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
deva
devas
ne pouvaient être que corporels, comme tout ce qui est créé. Sans doute ce sont des substances qu’on appelle spirituelles. Mais spirituel n’est pas synonyme d’immatériel. Dieu seul est absolument incorporel, immatériel. L’ouvrage de Claudien Mamert s’efforce de réfuter ces conceptions archaïques, en même temps que de résoudre le problème de l’immatérialité de l’âme, par des considérations dialectiques et psychologiques. L’argumentation est intéressante. Claudien fait intervenir en faveur de sa thèse, outre le témoignage des Ecritures, celui de philosophes païens comme Archytas le Pythagoricien, Platon, Porphyre Porphyre
Porfírio
Porphyre (234-305 ?), philosophe néoplatonicien, disciple de Plotin, auteur de "Vie de Plotin".
, Philolaüs de Crotone, Cicéron, Varron, Sextius, et d’auteurs chrétiens comme saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, Eucher de Lyon. L’atmosphère du traité est franchement platonicienne.

Regardé par ses contemporains comme le plus bel esprit de son siècle et le génie de son pays [8], Cl. Mamert fut très estimé des tout premiers scolastiques. Bérenger, disciple d’Abélard, le cite avec complaisance [9]. Fait plus intéressant pour nous : le De statu anima était bien connu à Clairvaux du vivant de saint Bernard. Une lettre de Nicolas, secrétaire du saint abbé, à Pierre de Celles son ami, est, sur ce point, significative. Les deux moines procédaient alors à un échange anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
de considérations sur la misère de l’homme et sur la nature de l’âme (décidément la question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
« de physica anima » était à l’ordre du jour à Clairvaux). « J’ai pour moi, écrit Nicolas, une âme sainte, un esprit subtil qui surpasse effectivement tous les penseurs de son temps. D’un commun accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
, scolastiques et gens d’Église en ont fait une des colonnes de l’autorité religieuse. J’ai nommé Claudien Mamert, nouvel Augustin pour nous. Peu s’en faut du moins, tant est pénétrant le génie et puissante l’œuvre de cet homme qui reçut dans sa jeunesse une éducation éducation
educação
education
educación
apprentissage
aprendizagem
aprendizado
paideia
hors de pair et épuisa de quelque façon les littératures chrétienne, romaine et grecque » [10] : Pareillement accrédité dans l’entourage de saint Bernard, Claudien dut s’imposer très vite à Guillaume de Saint-Thierry [11]. On est en droit de supposer que le De statu anima fit en grande partie les frais des entretiens signalés plus haut, dans l’infirmerie de Clairvaux. Quoi qu’il en soit, les emprunts faits par Guillaume à ce traité sont aussi nombreux qu’intéressants. Il faut pourtant remarquer que notre auteur laisse de côté l’argumentation dialectique de Claudien et ne retient que les conclusions. La nature même de son travail, constructif et non apologétique, lui dictait cette manière de faire. Les libertés qu’il se permet vis-à-vis de son modèle n’en altèrent point la pensée. Si la lettre en sourire parfois, l’esprit est sauf en toute hypothèse.

Saint Grégoire de Nysse. — Né vers 331,à Césarée en Cappadoce, Grégoire de Nysse [12] fit ses études de rhétorique et de sciences profanes avec Basile son frère, futur évêque de sa ville natale. Marié à Théosébie, diaconesse de l’Église cappadocienne, il exerça tout d’abord le métier de professeur guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
. A la mort de son épouse et sous l’effet d’influences diverses, il abandonna le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
et se consacra tout entier à l’étude des sciences religieuses. Il scruta les Ecritures, apprit l’hébreu, s’assimila la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
et les théories du grand maître d’Alexandrie, Origène. Ordonné prêtre, il fut élu évêque de Nysse sur présentation de son frère Basile. Il eut beaucoup à souffrir de la part des Ariens, soutenus par l’empereur Valens. Il dut même quitter son Église un moment. Sa mort se place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
vers 394.

Grégoire de Nysse a laissé une œuvre théologique importante, ferme et bien organisée. Il s’y montre « préoccupé, plus que tout autre Père grec, d’appuyer les vérités de la foi sur ce qu’il appelle les « notions communes » qui sont des principes empruntés de préférence au néoplatonisme et au stoïcisme et dont il fait comme le cadre de sa philosophie religieuse » [13]. En quoi d’ailleurs il se montre un digne interprète et un parfait continuateur d’Origène. Ses connaissances sont étendues. Largement pourvu de toutes les ressources de la culture profane, il a le goût de la recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
scientifique. Il comprend qu’il est opportun de donner satisfaction joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
ānanda
béatitude
aux besoins de l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
aussi bien qu’à ceux du cœur. A travers tous ses écrits, la spéculation rationnelle vient constamment étayer la foi.

Entre ses différents ouvrages — travaux d’exégèse, de théologie (sous la double forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
de la controverse et de l’exposé doctrinal), opuscules ascétiques et mystiques, homélies et panégyriques —, le traité De la formation de l’homme [14] occupe une place à part, de premier plan si l’on veut. Il est vraiment à la base de tout son enseignement religieux et renferme une bonne partie de ses idées les plus originales et les plus fécondas. Le Discours catéchétique [15] a peut-être plus d’ampleur ; il joue dans l’histoire du dogme un rôle plus important sans doute ; mais en raison même de cette ampleur et en dépit de son caractère très marqué d’originalité, il est moins représentatif de la méthode et de la pensée du disciple d’Origène.

Grégoire de Nysse se proposait, en s’attelant à ce travail, de compléter l’œuvre de son frère : dans ses Homélies sur l’Hexaméron [16], saint Basile n’avait pas traité de la création Création
Criação
criação
creation
creación
de l’homme. Le traité de l’évêque de Nysse se présente comme la conclusion nécessaire de ces Homélies. En fait, c’est une anthropologie à la fois très personnelle et très classique. Les explications plus ou moins bizarres qu’elle renferme et que Grégoire lui-même confesse « être tirées d’un peu loin » n enlèvent rien à sa valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
objective. On peut affirmer sans crainte Furcht
Furchtbar 
peur
redoutable
temor
medo
fear
miedo
frayeur
crainte
que toute la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
grecque, relative à la nature de l’homme et à l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
de Dieu dans l’homme, se mire dans ce chef-d’œuvre de l’école cappadocienne.

Le De hominis opificio attira de bonne heure l’attention des occidentaux et fut traduit en latin, dès le début du VIe siècle, par Denys le Petit, sous le titre : De imagine, id est de hominis conditione [17]. Nous ne voyons pas cependant qu’il ait été mis à profit avant le milieu du IXe siècle.

Scot Erigène est sans doute le premier auteur latin qui fasse, de larges emprunts au traité de Grégoire de Nysse. Dans le De divisione natures [18], il cite de nombreux extraits et des chapitres entiers du Sermo de imagine. Ce n’est pas, comme on pourrait croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
, dans la version de Denys. Jean Scot a pris la peine de traduire en entier son modèle préféré. Un exemplaire autonome et complet de la traduction a été découvert, il y a une dizaine d’années, par le R. P. M. Cappuyns, O. S. B., moine de l’abbaye du Mont-César à Louvain, auteur d’une thèse remarquable sur J. S. Erigène [19]. Cet exemplaire unique « occupe les fos 88r-114r de Bamberg B IV 13, du IXe siècle, et débute par ces mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
 : Sermo gregorii episcopi nysæ de imagine in ea que relicta sunt in examero a beato basilio suo fratre [20]. » « Cette traduction, fait remarquer le R. P., ne fut pas, semble-t-il, comme ses devancières (celles de l’Aréopagite et de Maxime), destinée à la publicité. Aucune dédicace ni introduction ne l’accompagne ; et Jean Scot l’entreprit sans doute pour son usage privé » [21]. Le fait est qu’on ruen trouve pas trace jusqu’à Guillaume de Saint-Thierry, car — découverte importante — c’est la version d’Erigène que notre auteur utilise dans sa Physica animæ. Cette version circulait sans doute dans les milieux intellectuels connus de Guillaume ou fréquentés par lui naguère. On songe naturellement au centre centre
centro
center
universitaire de Laon, où il aurait fait ses études et où Jean Scot avait enseigné la grammaire et l’exégèse. On doit d’ailleurs se borner à cette vague hypothèse. L’histoire ne nous dira jamais comment un moine du XIIe siècle fut amen Amen
Amém
Āmēn
Āmyn
é à connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
et surtout à apprécier le travail de Grégoire de Nysse et la version rarissime du génial Irlandais [22]. S’il n’a pas eu d’antécèdent, ce moine ne semble pas non plus avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
eu d imitateurs. Le fait mérite d être noté.

Guillaume exploite le De hominis opificio à peu près de la même manière que le De statu anima. Evidemment, il ne tient pas compte du plan d’ensemble, laisse de côté une partie de l’argumentation et adapte les conclusions de Grégoire à son propre plan. Celui-ci est d’ailleurs conçu avec art Kunst
arte
art
et délicatesse. Entre les divers fragments, les jointures sont parfaites. Le lien logique lógica
logique
logic
Logik
tarka-vidyā
nyāya
nyaya
, il est vrai, n apparaît pas toujours très net ; parfois la pensée reste obscure, au moins à première lecture. Cela tient, pour une part, à la manière même de penser et d’écrire de Guillaume [23] ; pour l’autre part, à ce que l’auteur a essayé, en plusieurs endroits, de condenser en quelques lignes plusieurs pages de son modèle. Dans ce cas, le retour à l’original peut dissiper toute équivoque.

La traduction d’Érigène, plus élégante que celle de Denys, est cependant LITTÉRALE comme cette dernière, à tel point qu’« elle peut être de quelque utilité pour l’établissement du texte grec du De imagine » [24]. Guillaume s’efforce d’atténuer ce libéralisme décevant. Il améliore le vocabulaire, élimine certains héllénismes un peu crus, donne aux périodes un tour plus classique. Sans être tout à fait limpide, son texte est moins tourmenté que celui du traducteur. Ajoutons que la terminologie si caractéristique d’Ërigène n’a pas peu contribué à fixer le vocabulaire technique techne
tékhnê
technique
técnica
de notre auteur. On retrouve dans la Lettre aux Frères du Mont-Dieu, pour ne citer que cet ouvrage, une série d’expressions de couleur couleur
cor
color
tout érigénienne — suite normale du contact prolongé avec le traducteur de Grégoire de Nysse.


En guise de récapitulation, on trouvera ci-après le tableau détaillé des SOURCES de la Physica anima. Nous indiquons : 1° la référence à la colonne de Migne (Patrologie latine, t. 180) (ces références sont reproduites dans la traduction française du texte) ; 2° l’incipit et l’explicit des divers fragments dont se compose la compilation ; 3° la source de ces fragments : nom de l’auteur, titre de l’ouvrage, référence à l’édition de Migne, Patrologie latine ou grecque. (Pour le De hominis opificio, noos indiquons en outre la référence au manuscrit de Bamberg où figure la traduction de Scot Erigène) [25]. Nous relevons par quelques points les passages qui n’ont pas livré leur secret. Ils sont du reste assez rares. Nous avons des raisons de croire qu’ils sont l’œuvre personnelle de Guillaume, d’autant plus qu’il s’agit surtout de transitions. Un seul de ces passages porte porte
porta
puerta
gate
door
sur une colonne entière de Migne (717d à 719a). Guillaume y reprend et développe, à propos des puissances de l’âme, les théories des philosophes et des physiciens de l’antiquité — théories exploitées avant lui par des maîtres de la pensée chrétienne comme Tertullien, S. Maxime, Cassien, Alcuin, S. Isidore, Érigène, Rhaban Maur, etc.. Guillaume ne suit aucun de ces divers auteurs. Cette page serait donc de son cru. La conclusion, nous l’avons dit, est d’inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
nettement origéniste (elle renferme d’ailleurs une citation du Commentaire sur Jérémie de cet auteur, Homélie XXI 10, PG, XIII, 540b).


[1PL, CLXXXIV, 305-306. On remarquera que la dédicace du traité porte Théophile à Jean, salut ! » et non point « Jean à Théophile », comme semblerait le demander le texte que nous citons. De même, le titre de l’ouvrage, tel que le donnent les manuscrits, De natura corporis et anima libri duo, sub nomine Theophili, id est Deum diligentis, descripti, laisse entendre que l’opuscule a été écrit sous le nom de Théophile et non pas, comme l’insinue la Préface de la Lettre d’Or, sous le nom de Jean. Doit-on supposer que Guillaume, lorsqu’il dictait cette Préface, avait oublié la teneur exacte de la dédicace d’un ouvrage composé vingt ans plus tôt ? Doit-on plus simplement conclure à une erreur de scribe ?... Un ouvrage de la même époque, dont nous allons parler tout de suite, le traité De medicina animæ, d’un auteur anonyme, débute ainsi : « Tu me pries, frère très cher, de vouloir bien te communiquer ce que j’ai commencé d’écrire à Jean, le médecin, sur le traitement de l’âme... » Il y a des chances, selon nous, pour que ce Jean (un disciple d’Hippocrate fameux au XIIe siècle ?) soit le même que celui de la dédicace du De natura corporis et animæ.

[2Voir à ce sujet notre étude : Aux sources de la spiritualité de G. de S.-T., I. c, pp. 74-77.

[3Le traité De medicina animæ (PL, CLXXVI, 1183-1202), parfois attribué à Hugues de Saint-Victor, présente de telles analogies avec la Physica corporis que, non seulement la communauté des sources saute aux yeux, mais que ce dernier travail pourrait passer, en quelques-unes de ses parties, pour un résumé pur et simple du premier. Le pseudo-Hugues traite de l’homme en tant que microcosme (cf. Guillaume, Physica corporis, 695-696), des quatre éléments du monde (Physica, 695a) ; des humeurs (ibid., 697-698) ; du phlegme, du sang, de la bile rouge et de la bile noire (ibid., 699-700) ; des vertus appétitives, rétentives, digestives et expulsives (ibid., 700-701). Le parallélisme est frappant. Mais, quel que soit le rapprochement qu’on puisse faire entre les deux ouvrages, un examen attentif ne permet pas de conclure à une filiation quelconque. Seule est certaine la communauté des sources. — A. Weber, dans son Histoire de la Philosophie européenne, Paris, 1925, p. 169, donne une rapide analyse du De medicina animæ, qu’il attribue sans broncher à Hugues de Saint-Victor, et y découvre « un sentiment de la réalité qui fait contraste avec les stériles discussions du spiritualisme bisubstantialiste ». L’auteur serait « le premier, depuis saint Augustin, à donner une attention sérieuse à la psychologie ». Enfin, certaines de ses théories « semblent préluder, à l’évolutionnisme et à la psychologie comparée ». Tout cela vaudrait pour Guillaume, mais pourquoi M. Weber ne veut-il voir dans les saines élaborations de nos auteurs préscolastiques qu’un pas vers la libre pensée ?...

[4La description de l’œil, en particulier (704c-705e), parait bien empruntée au De oculis de Constantin. Les œuvres de ce dernier, parues à Baie en 1536, sont malheureusement difficiles à trouver.

[5Sur cet auteur, cf. R. Ceillier, Histoire générale des auteurs sacrés, t. X, Paris, 1869, pp. 346-356 ; et E. Amann, Dictionnaire de Théologie catholique, t. IXb, col. 1809-1811.

[6Mamerti Claudiani, presbyteri Viennensi, De statu animée libri tres, PL, LIII, 697-780. Le texte critique de cet ouvrage figure au XIe voulue du Corpus de Vienne.

[7Il s’agit de la Lettre III de cet auteur, PL, LVIII, 837-845.

[8Voir par exemple, Sidoine Apollinaire, Lettres, IV, 11 (PL, LVIII, 515-517.

[9Apologie pour Abélard, PL, CLXXVIII, 1869a.

[10« Habeo mecum plenam subtilitatis et sanctitatis animam, et qua ; fronte, non nomine solo, prarninet, quam in auctoritatis arcem, tam scholastieorum quam ecclesiasticorum chorus evexit. Claudianus hic est, qui totani Christianam, Romanam, Atticam bibliotecam in viridi œvo secretissimis institutionibus ebibens, et in genii acumine et operis mole pêne nobis alterum reddidit Augustinum. » Nicolas à Pierre de Celles, dans Correspondance de Pierre de Celles, I, 65 (PL, CCH, 499c-500a).

[11On peut très bien supposer, c’est clair, que c’est Guillaume qui introduisit Claudien Mamert à Clairvaux. L’argument que nous tirons de la lettre de Nicolas n’est pas péremptoire, car ce moine ne fait son entrée dans l’histoire qu’assez tard, sur la fin de la vie de saint Bernard. Nous donnons notre hypothèse pour ce qu’elle vaut.

[12Sur saint Grégoire de Nysse, voir R. Ceillier, op. cit., t. VI, 119-260 et l’Introduction au Discours caléchitique de L. Méridier, l. c. infra, pp. V-LV.

[13J. Gross, La divinisation du chrétien d’après les Pères grecs, Paris, 1938, p. 219.

[14De hominis opificio, PG, XLIV, 125-256.

[15Oratio catechetica, PG, XLV, 9-105. Texte et traduction française par L. Méridier, Paris, 1908.

[16S. Basile, Homiliæ in Hexameron, PG, XXIX, 3-208 (Ne pas confondre avec l’Explicatio apologetica in Hexameron de Grégoire de Nysse, PG, XLIV, 61-124).

[17S. Gregorii episcopi, ad fratem suum Petrum presbyterum, De imagine, id est de hominis conditione, quæ fratre eorum sancto Basilio episcopo in Hexameron sunt omissa, PL, LXVII, 347-408.

[18PL, GXXII, 441-1022.

[19D. M. Cappuyns, J. S. Erigène, sa vie, son œuvre, sa pensée, Louvain, 1933.

[20D. M. Cappuyns, op. cit., pp. 173-174.

[21Ibid., pp. 175-170.

[22Il y avait à Clairvaux, semble-t-il, du temps de Guillaume, un exemplaire du fameux Sermo de imagine (actuellement Troges 483, XIIe s.), mais c’était la version courante, la traduction de Denys le Petit.

Quelques détails du texte de notre auteur paraissent prouver qu’il n’a pas ignoré cette traduction. Nous ignorons en revanche si l’exemplaire de Clairvaux fut pour quelque chose dans son initiative.

[23Voir ci-après § III, pp. 75-79.

[24D. M. Cappuyns, citant Dràseke, op. cit., p. 176, note 1.

[25La nomenclature des chapitres ne concorde pas toujours avec celle de Migne.

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