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Les Démons

samedi 2 mai 2009

L. de Milloué, Le Brâhmanisme

Il n’est guère d’hymne des Védas où il ne soit fait mention des démons. Ils sont innombrables et sous les noms divers d’Asouras (Asura), Daityas, Dânavas, Nâgas, Râkchasas (Râksasa), Bhoutas (Bhûta), constituent des familles ou groupes, distincts plutôt par leurs dénominations que par les rôles qu’on leur attribue. Ils ne reçoivent aucun culte, même propitiatoire (ou du moins il n’en existe point de trace), et ce n’est, sans doute, qu’à la suite de l’infiltration des superstitions grossières des peuplades autochthones qu’on est arrivé à instituer certaines cérémonies destinées à conjurer leurs maléfices. Les démons indiens sont les ennemis des dieux plutôt que des hommes, et la plupart d’entre eux ne nuisent à ces derniers que d’une manière pour ainsi dire indirecte en s’efforçant de leur persuader de négliger le culte des dieux, de leur inspirer le mépris des Védas et des lois divines, de détourner à leur propre profit les sacrifices, surtout d’entraver et de souiller ces sacrifices afin d’en priver les dieux, toutes choses impies desquelles découlent les maux moraux et matériels qui accablent l’humanité.

Les Asouras sont les plus grands et les plus puissants de ces démons. Ils sont de même nature et ont la même origine que les dieux, — certains textes nous disent même qu’ils en sont les frères aînés, —et s’ils leur sont inférieurs en puissance, s’ils ne sont pas immortels eux aussi, c’est que par force ou par ruse les Dieux ont réussi à accaparer l’amrita, c’est-à-dire le soma ou la libation des sacrifices des hommes. De là la haine qui les anime, de là les incessants combats qu’ils livrent aux cohortes célestes pour reconquérir l’amrita et les dépouiller à leur tour de la puissance et du rang divins. Chose qui nous paraît étrange, ces démons sont pieux, se livrent à des pénitences et à des austérités religieuses, et célèbrent eux aussi des sacrifices dont les mérites leur permettront de détrôner leurs ennemis. Quelquefois même on leur donne le titre de prêtre et de brâhmane. Tel est le cas de Vritra, d’Ahi, Çambara, Piprou, etc., ces éternels ennemis d’Indra, si bien que ce dernier, après sa victoire sur Vritra est obligé de se soumettre à la pénitence imposée pour le meurtre d’un brâhmane. Un peu moins puissants peut-être, les Daityas, fils de Diti, et les Dânavas, fils de Danou, remplissent un rôle analogue, sinon identique, à celui des Asouras et souvent se confondent avec eux sous une même dénomination. Quant aux Nâgas, démons-serpents, leur caractère d’ennemi des dieux est peut-être moins accusé, mais par contre ils sont plus nettement malfaisants pour les hommes. Dans le Rig-Véda, les Râkchasas se présentent presque exclusivement en perturbateurs du sacrifice qu’ils entravent, arrêtent ou souillent de façon à lui enlever son efficacité ; mais la qualification de mangeurs de chair qu’on leur donne prépare déjà leur transformation en dévoreurs d’hommes, en ogres, rôle tout mythique d’ailleurs, bien que quelques auteurs penchent à en faire les représentants de peuplades indigènes sauvages et anthropophages. Sous le nom de Bhoutas, enfin, on désigne les fantômes et les revenants qui harcèlent et terrorisent les hommes pendant les ténèbres de la nuit : plus tard ce deviendront spécialement les ombres tristes et malfaisantes des êtres impies et pervers, des grands criminels, des hommes morts de mort violente ou bien privés de sépulture, surtout des sacrifices funéraires destinés d’abord à faciliter le passage de leur âme, ou de leur esprit, dans l’autre monde et ensuite à satisfaire ses besoins, à la nourrir dans son existence d’outre-tombe. Quant aux Dâsas et aux Dasyous, il est difficile de décider si ce sont de mythiques démons analogues à ceux que nous connaissons déjà par leur nature et leurs attributions, ou bien s’il s’agit d’ennemis réels du peuple Arya, des aborigènes contre lesquels il lutte pour la possession du sol, ainsi que le supposent beaucoup d’auteurs des plus sérieux et que l’affirment les exégètes indiens des Védas. Il semble toutefois que, dans le principe, c’était bien de démons perturbateurs du sacrifice qu’il s’agissait, et que peu à peu, par suite des tendances évhéméristes dont les Indiens sont encore plus coutumiers que les autres peuples primitifs, ils sont devenus des adversaires vivants, des représentants de races autochthones belliqueuses pour l’asservissement desquelles les Aryas imploraient l’assistance efficace de leurs dieux, principalement d’Indra le plus énergique et le plus vaillant de tous.


Voir en ligne : Le brâhmanisme