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Beaufret : L’être n’est rien d’étant

samedi 30 août 2014

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Extrait de Jean Beaufret, Entretiens, avec Frédérc de Towarnicki. PUF,1992.

Et un jour, j’arrive en Allemagne, je rencontre Heidegger. C’est en septembre 1946, ni lui ni moi n’avons gardé le souvenir de la date exacte, mais nous sommes d’accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
pour dire que cela devait se passer aux environs du 10 septembre. Et c’est au cours du bref séjour que j’ai fait auprès de lui à Todtnauberg où il était à ce moment-là - mais cela n’a pas excédé une demi-journée et puis ultérieurement deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
journées (car il y avait un voyage qui m’avait conduit jusqu’en Autriche, qui avait passé par Fribourg et puis qui au retour passait à nouveau par Fribourg) - et c’est au cours de ces entretiens un peu limités que j’ai eu pour la première fois l’impression expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
de comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
quelque chose. Je me rappelle que le début de la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
est venu d’une phrase de Heidegger qui m’expliquait que, dans Qu’est-ce que la métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
 ?, pour dire ce qu’il tenait à dire - à savoir Wissen
saber
knowledge
savoir
que l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
n’était pas un étant - il avait fini par écrire que l’être était un « rien » (en allemand, das Nichts Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
) et que le fameux Néant, comme on écrivait dans la traduction française, signifiait simplement « rien d’étant », rien d’étant, à la manière d’une assiette sur une table, d’une table dans la salle à manger, d’une porte porte
porta
puerta
gate
door
qu’on peut ouvrir ou fermer... Et alors c’est cela qui m’a permis de comprendre - mais d’un seul coup - quelque chose à la conférence Qu’est-ce que la métaphysique ? qui, jusque-là, m’avait été décidément opaque.

- Lorsque vous avez rencontré Heidegger, après avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
lu un certain nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
de ses livres, vous vous étiez fait une certaine idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de sa démarche. En quoi votre rencontre avec lui vous a-t-elle permis de mieux situer son fils
filho
hijo
son
chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
de pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
 ?

Lorsque je suis allé voir Heidegger, j’allais voir l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
qui était l’auteur d’un livre paru en 1927 sous le titre de Sein und Zeit Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
(Etre et Temps). Or, au cours du premier entretien que j’ai avec lui, et même dans les entretiens qui suivent, ce n’est pas du tout du « temps » qu’il a été question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
mais de M étant, participe présent du verbe être, la question étant celle de « être » et « étant », et non pas celle de « être » et « temps ». Et c’était là, pour moi, très surprenant parce que « étant » c’est un terme qui, à l’époque, ne faisait pas du tout partie du langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
possible en français ; à tel point que le mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
allemand qui correspond à ce participe présent (das Seiende Seiende
Seiendes
Seienden
l'étant
étants
ente
entes
sendo
beings
being
) était toujours traduit en français par « existant ». Et, sur des notes que je prenais en causant avec Heidegger, j’ai même continué, jusqu’en 1952, à écrire parfois « existant » au lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de étant, tant le mot étant avait peine à entrer dans le français. Maintenant, je suis persuadé qu’il y est entré et que, dans une classe de philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
, si le professeur guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
parle de Heidegger et s’il parle de l’étant, le nombre des élèves qui écrivent la chose « étang » est de plus en plus rare, alors qu’il était majoritaire au début. Par conséquent, la grande difficulté, ce qui commence plutôt à s’éclairer à ce moment-là, c’est que la pensée de Heidegger se situe dans l’entre-deux d’un infinitif, être, et d’un participe, étant. Par conséquent, dans l’entre-deux de l’être et de l’étant. Mais alors, où est le « temps » dans tout cela ?

Je n’en savais rien encore. Ce sont des questions que j’ai posées plus tard, et il était extrêmement difficile de faire parler Heidegger sur la question, parce que tout son mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
était en dépassement de son ouvrage de percée, Etre et Temps. Et c’était à moi d’essayer de comprendre ce qui s’était passé antérieurement à l’époque où je l’avais rencontré. Mais alors, lorsque nous nous voyons en 1946, c’est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
cette dualité être-étant qui me frappe. Et dans un texte qu’il m’adresse - je crois même que c’est vous qui me l’avez apporté d’Allemagne, avant même que je le voie - qui reproduisait la conférence de 1929 Qu’est-ce que la métaphysique ?, cette conférence était accompagnée d’une postface. C’est dans cette postface qu’on peut lire la phrase suivante : « Il appartient à la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
de l’être, qu’au grand jamais l’être ne déploie sa vigueur sans l’étant, qu’au grand jamais non plus l’étant n’est possible sans l’être » (cf. Questions, I, p. 77).

Or l’être n’est rien d’étant, et c’est pourquoi il était dit le « rien » dans la conférence Qu’est-ce que la métaphysique ? Cela avait été pour moi un trait de lumière quand Heidegger me le dit. Alors par conséquent, nous sommes aux prises avec cette difficulté, l’étant qui se trouve être, par exemple, un cendrier, par exemple une paire de lunettes, par exemple la porte à droite droite
direita
right
et la fenêtre à gauche gauche
esquerda
izquierda
left
- et l’être qui n’est rien d’étant. Comment se fait-il que la question de l’être soit la liaison entre « étant » et quelque chose qui n’est rien d’« étant » et tel que Heidegger puisse dire : « Il appartient à la vérité de l’être... » (c’est-à-dire de ce « rien » qu’est l’être)... « qu’il ne déploie jamais sa vigueur sans l’étant, qu’au grand jamais non plus l’étant n’est possible sans l’être ».

Voilà l’énigme avec laquelle je suis aux prises et qui renvoyait à l’arrière-plan les premières questions que j’allais lui poser, à savoir sur l’être et le temps.


Voir en ligne : JEAN BEAUFRET