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Borella : La gnose

mardi 17 février 2015

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Nous avons jusqu’ici parlé de la gnose connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
sans définir le sens où nous prenions ce terme. Nous devons maintenant en dire quelques mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
.

« Depuis l’Église primitive, le mot gnose désigne une intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
de la foi
foi
faith
pistis
qui évacue la foi elle-même, en se substituant à elle. [1] » Cette définition n’a d’autre intérêt que de montrer ce que pense de la gnose un théologien contemporain particulièrement représentatif ; mais elle est évidemment inexacte tant dans son fils
filho
hijo
son
contenu historique que dans son contenu doctrinal. Il est vrai qu’aujourd’hui, si l’on a le droit d’être mille fois marxiste, on n’a pas le droit d’être une fois gnostique.

La question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
de la gnose chrétienne est extrêmement embrouillée. Nous nous tiendrons à l’écart des interminables querelles d’historiens et d’exégètes, dont la plupart sont incapables, malgré toute leur science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
, de comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
de quoi ils parlent [2].

Le mot de gnose, décalque du grec gnôsis, signifie connaissance. S’il est utile de l’employer, c’est parce qu’il ne s’agit pas d’une connaissance ordinaire, mais d’une connaissance sacrée, et non seulement elle est sacrée dans son objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
qui est la divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
Essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
, mais elle l’est aussi dans son « mode » qui est une participation participation
participação
participación
metoche
métochè
à la connaissance que Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
a de Lui-même. Le terme cependant sert aussi à caractériser une hérésie hérésie
heresia
heresía
heresy
herege
herético
des premiers siècles du christianisme qui est, en vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
, un angélisme, et à laquelle il conviendrait de réserver proprement la dénomination de gnosticisme. Ce gnosticisme se définit par deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
traits essentiels : le refus de la création Création
Criação
criação
creation
creación
et de l’Incarnation incarnation
sárkosis
encarnação
encarnación
d’une part, et, d’autre part, la prétention de réduire la Vérité et sa Révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
à des schémas mentaux [3] en perdant de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
Sa dimension irréductiblement surintelligible. L’attitude de beaucoup d’exégètes et de théologiens qui consiste à appliquer le terme de gnose à ce qui en est la contrefaçon, prouve combien ils ont été contaminés par ceux-là même qu’ils prétendent combattre. L’hérésie du gnosticisme a au moins réussi à convaincre ses adversaires qu’il n’y avait qu’une seule gnose, la sienne. Dès lors, la gnose, dans le christianisme, est frappée de suspicion : elle devient le péché péché
pecado
sin
hamartia
ἁμαρτία
égaremente
equívoco
majeur de l’intelligence. La conséquence d’un tel rejet sera terrible et le christianisme en meurt. Comme on refuse toute connaissance mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
de Dieu, on ramène la théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
à une connaissance purement rationnelle. Cette connaissance étant humaine et naturelle dans son mode, même si elle est divine dans son objet, on en arrive à ne voir en elle qu’un exercice profane qui ne se distingue pas de la spéculation philosophique, et qui est finalement inutile au salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
. C’est la réaction luthérienne. Enfin cette connaissance inutile sera même réputée comme dangereuse et aliénante : seul compte l’existentiel chrétien ; c’est l’hérésie bultmanienne qui fait de l’existentiel le critère à la fois de l’herméneutique Hermeneutik
hermenêutica
herméneutique
hermeneutics
hermeneutica
et de la théologie, c’est-à-dire de l’interprétation des Écritures et de l’élaboration doctrinale. La praxis action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
devient le critère de la theoria contemplation
theoria
theoría
contemplação
contemplación
, si bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que la theoria n’est plus qu’une doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
de la bonne praxis, une orthopraxis selon l’expression de certains modernistes [4]. Tout cela repose au fond sur la négation de la véritable theoria qui n’est plus conçue que sous un mode purement philosophique, c’est-à-dire comme construction mentale, alors qu’elle est connaissance contemplative. Or l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
humaine pèse trop lourd pour qu’on puisse l’envelopper dans la toile d’une construction mentale, qu’elle déchire toujours. C’est pourquoi au nom de l’existentiel, on jette le discrédit et jusqu’à l’anathème, sur la sainte théologie. On a oublié qu’il existait une autre connaissance qui n’est pas ratiocination, mais réalisation, un connaître qui est aussi un être par la grâce du Logos logos
λόγος
lógos
, savoir Wissen
saber
knowledge
savoir
la gnose que le Saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
-Esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
actualise en nous et qui est le fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
interne de la sainte théologie [5]. Ce fondement interne disparu, la théologie spéculative, cessant d’être considérée comme l’objectivation Objektivierung
objectivation
objetivação
objectivación
objectifying
mentale de la théologie mystique, comme l’expression de la contemplation, n’est plus que l’écorce rationnelle d’un fruit que l’on décrète inexistant parce qu’on ne sait plus le goûter.

Mais il faut dire au contraire que la théologie spéculative (ou scolastique), loin de s’opposer à la théologie mystique (ou gnose) permet d’y accéder, parce que, satisfaisant le besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
de causalité causalidade
causalité
causalidad
causality
de la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
humaine, elle fixe et apaise le mental humain, et que, par son imperfection même, elle appelle à son propre dépassement, invitant la raison à se soumettre à l’intelligence spirituelle.


Voir en ligne : Jean Borella


[1P. Manaranche, Je crois en Jésus-Christ aujourd’hui, Ed. du Seuil, 1968, p. 38.

[2L’un des plus illustres d’entre eux, Henri-Charles Puech, écrit que toutes les gnoses sont nées « de l’angoisse inhérente à la condition humaine ». Le Manichéisme ; Musée Guimet, 1949, p. 70. Ce genre de causalité n’explique rien parce qu’il explique n’importe quoi : de la poésie à la drogue, en passant par la cathédrale, on peut dire que tout est né de l’angoisse inhérente à la condition humaine. On voit ainsi un très grand savant remuer des mètres cubes d’érudition, avec l’esprit critique le plus aigu, et accepter sans aucun examen une explication qu’il emprunte à la psychologie la plus vulgaire et la plus fausse.

[3A cet égard le philosophisme de Hegel et le panthéisme teilhardien sont du gnosticisme.

[4Cf. ce que nous avons dit sur les vertus naturelles et la théorisation aliénante de la praxis.

[5Le fondement externe est la Révélation.