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Schuon : quelques références à Maître Eckhart

mardi 17 février 2015

Il n’y a pas de sens « accomodatice » chez les commentateurs inspirés ; un sens herméneutique est toujours vrai ; si l’interprétation est fausse, il n’y a pas lieu de l’appeler « accomodatice ». [1] D’après maître Eckhart encore, les apôtres symbolisent respectivement les douze puissances de l’âme, à savoir cinq sens internes, cinq externes, la raison et la volonté ; quand, par exemple, il est dit dans l’Ecriture que les apôtres Pierre et Jean « courent ensemble vers le tombeau » ( du Christ ), cela signifie que la raison et la volonté ( ou la doctrine et l’amour ) se pénètrent réciproquement dans l’âme spirituelle afin d’atteindre l’essence des choses. - Rappelons également ce passage de Dante : « Les Ecritures peuvent être comprises et doivent être exposées selon quatre sens ( littéral, allégorique, moral, anagogique )... Le quatrième est appelé anagogique, c’est-à-dire qui surpasse le sens. C’est ce qui arrive lorsqu’on expose spirituellement une Ecriture qui, tout en étant vraie dans le sens littéral, signifie en outre les choses supérieures de la Gloire éternelle, ainsi qu’on peut le voir dans le psaume du Prophète où il est dit que lorsque le peuple d’Israël sortit d’Egypte, la Judée fut rendue sainte et libre. Bien qu’il soit manifestement vrai qu’il en fut ainsi selon la lettre, ce qui s’entend spirituellement n’est pas moins vrai, à savoir que lorsque l’âme sort du péché, elle est rendue sainte et libre dans sa puissance. » [2] D’après Maïmonide, c’est l’obscurité même de nombreux passages scripturaux qui indique d’une manière providentielle la pluralité de sens dans l’Ecriture. « Malheur, dit le Zohar, à l’homme qui prétend que l’Ecriture ne nous apprend que de simples histoires... S’il en était ainsi, nous pourrions, nous aussi, faire une Ecriture, qui serait même supérieure à l’Ecriture sainte, étant donné que les livres profanes peuvent renfermer des idées transcendantes. » - « C’est aussi une forme de silence dit saint Basile - que l’obscurité dont se sert l’Ecriture, pour rendre difficile à saisir l’intelligence des doctrines, au profit des lecteurs. » PSFH : III - CONTOURS DE L’ESPRIT 1

Dans l’Eglse latine, le malheur est venu, non des Maures d’Espagne, mais de l’antiquité païenne mal neutralisée, puis de l’esprit romain, et ensuite, par réaction contre celui-ci, de l’esprit germanique. L’esprit païen était trop naturaliste et trop rationaliste ; l’esprit romain, trop juridique et trop politique ; l’esprit germain, trop imaginatif et trop simplificateur [3]. PSFH : III - CONTOURS DE L’ESPRIT 1

Quand on parle d’ « ésotérisme chrétien », cela ne peut avoir que ces trois sens : ou bien l’on parle de la voie d’amour qui prend son départ dans la forme générale du Christianisme, et qui met en valeur les mystères de la rédemption et des sacrements [4] ; ou bien l’on parle de la gnose qui a priori est doctrinale, métaphysique, et qui transcende les formes par sa nature même [5] ; ou bien encore, on parle des formes d’ésotérisme d origine non chrétienne, mais christianisées, telles que l’hermétisme et les initiations artisanales. PSFH : III - CONTOURS DE L’ESPRIT 3

D’après Maître Eckhart, - qui était pourtant loin d’attribuer aux pratiques ascétiques un rôle autre que celui de moyens préparatoires très contingents, - il n’y a rien de plus noble que la souffrance ; c’est la doctrine des ascètes et des martyrs parce que c’est celle du Christ : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n’est pas digne de moi. » [6] PSFH : V - CONNAISSANCE ET AMOUR 1

La connaissance dont jouit ou peut jouir - l’homme est animale, humaine et divine à la fois animale, en tant que l’homme connaît par les sens ; humaine, quand il connaît par la raison ; et divine dans l’activité contemplative de l’intellect. Or, l’homme ne pourrait être divin sans être préalablement humain ; l’intellect, au sens direct et supérieur du mot, - car la raison et les sens sont également de l’intellect, mais indirectement, - ne saurait s’actualiser chez un être dépourvu de ce qui, chez l’être humain, est la raison. De même, l’Intellect incréé dont parle Maître Eckhart ne saurait être accessible à l’homme sans, l’intellect créé qui, loin de s’identifier à la faculté rationnelle, en est comme le centre et le secret, la fine pointe tournée vers la Lumière infinie. PSFH : V - CONNAISSANCE ET AMOUR 2

L’excellence de la gnose résulte de la nature même de Dieu, qui est Lumière, et aussi de la nature primordiale - et essentielle - de l’homme : « La dignité de l’homme - dit saint Gregoire de Nysse - est dans l’intelligence. » [7] PSFH : V - CONNAISSANCE ET AMOUR 3

Si la seule chose qui distingue l’homme - suprêmement béatifié - de Dieu est la « substance humaine », c’est-à-dire, si la « ressemblance » est telle que seule la « substance humaine » empêche que ce ne soit une « identité », l’homme a quelque chose de plus que Dieu, à savoir précisément cette substance ; il serait donc plus que Dieu. Or, comme « Dieu seul est bon », la dite substance est nécessairement privative. Mais si la substance humaine est moins que Dieu, elle ne saurait subsister, nous ne disons pas dans l’homme, mais dans la Réalité absolue [8]. Si le « contenu » est Dieu seul, qu’importe le « contenant » ? Si le « contenant » . est privatif, comment le « contenu » peut-il être Dieu ? Seule la doctrine des degrés de la Réalité peut rendre compte de ce mystère : PSFH : V - CONNAISSANCE ET AMOUR 4

L’homme est fait « à l’image » de Dieu. C’est ce qui lui permet de « devenir » ce qu’il « est » [9]. Le mot « devenir » est ici tout approximatif et provisoire, car il n’y a pas de continuité réelle entre « ce qui doit être » et « ce qui jamais n’a été ». PSFH : V - CONNAISSANCE ET AMOUR 4

Maître Eckhart dit que l’humilité [10] consiste à « être en bas » sans quoi Dieu est dans l’impossibilité de donner ; en sorte que le manque d’humilité, par exemple l’égoïsme, fait violence à la nature de Dieu, qui consiste à donner. PSFH : VI - DES VERTUS SPIRITUELLES 3

Il est deux choses dont il faut se garder : premièrement, remplacer Dieu - en pratique sinon en théorie - par les fonctions et productions de l’intellect, ou ne le considérer qu’en connexion avec cette faculté ; deuxièmement, remplacer les valeurs humaines - les vertus par les facteurs « mécaniques » de la spiritualité, ou ne considérer les vertus qu’en fonction de leur utilité « technique », non de leur beauté [11]. PSFH : V - CONNAISSANCE ET AMOUR 2


Voir en ligne : Mestre Eckhart


[1« Le Saint-Esprit enseigne toute vérité ; il est vrai qu’il y a un, sens littéral que l’auteur avait en vue, mais comme Dieu est l’auteur de l’Ecriture sainte, tout sens vrai est en même temps sens littéral ; car tout ce qui est vrai provient de la Vérité elle-même, est contenu en elle, dérive d’elle et est voulu par elle. » ( Maître Eckhart )

[2Convivio, II, 1.

[3Ces défauts expriment en sens inverse des qualités intellectuelles qui, elles, se sont manifestées respectivement chez un Pythagore, un Thomas d’Aquin, un maître Eckhart : ce qui, dans la race germanique par exemple, est imaginativité et simplification, apparaît chez les spirituels de cette race comme une intelligence en quelque sorte concrète et symboliste, et un réalisme qui cherche sans détours la nature des choses ; ce génie germanique ne peut cependant rien, en fait, sans le concours du génie méditerranéen.

[4« A vous il a été donné de connaître les mystères du royaume de Dieu, mais aux autres ( on parle ) en paraboles, afin que regardant ils ne regardent pas ; écoutant ils ne comprennent pas. » ( Luc, IX, 10. ) Saint Basile dit dans son Traité du Saint-Esprit : « Car autre chose est une doctrine, autre chose une définition : celle-là on la tait, au contraire des définitions, qu’on proclame. » En parlant de la doctrine et des sacre ments, les Pères employaient volontiers la terminologie . des mystères grecs, ce qui ne saurait être une pure coïncidence.

[5C’est. à la connaissance, à la gnose, que fait allusion l’apôtre - d’après Clément d’Alexandrie - quand il dit aux Corinthiens : « J’espère que votre foi augmentera, afin que je puisse vous annoncer les choses qui sont au-dessus de vous. » Et Clément ajoute : « Par là il nous apprend que la gnose, qui est la perfection de la foi, s’étend au-delà de l’instruction ordinaire. » D’autre part, saint Clément - comme on appelait ce Père de l’Eglise avant que Benoît XIV ( au XVIIIe siècle ) le rayât du martyrologe romain - parle, dans ses Stromates, de « ces hommes heureux que j’ai eu le bonheur d’entendre... qui avaient conservé la vraie tradition de ; la bienheureuse doctrine, qu’ils avaient reçue immédiatement des saints apôtres, de Pierre, de Jacques, de Jean, et de Paul » ; et il dit aussi : « La gnose ayant été laissée par les apôtres à un petit nombre de fidèles, sans écriture, elle est parvenue à nous. » De même, saint Irénée - qui est aussi peu suspect de « gnosticisme » que possible - se réfère, comme Clément, Origène et d’autres, à une tradition orale et secrète émanant du Christ et transmise par les apôtres ; et de même encore, saint Denys parle de « deux théologies, l’une commune et l’autre mystique s, celle-ci ayant « ses traditions secrètes » et celle-là « sa tradition publique ». Selon Evagre le Pontique, la justice exige que l’on parle énigmatiquement des secrets de la vie mystique, « afin de ne pas jeter les perles aux pourceaux » ; pour lui comme pour ses prédécesseurs, les mystères concernent l’Intellect, sans qu’il faille admettre que la différence entre la gnose et les mystères de la voie d’amour se présente d’une manière systématique ; comme dans le Soufisme, les deux perspectives se combinent le plus souvent. - Maître Eckhart semble avoir été, au moyen âge, le représentant le plus explicite de la gnose ; un autre exemple, plus tardif, mais encore suffisamment représentatif, est sans doute Angélus Silésius.

[6« Car de même que les souffrances du Christ abondent en nous, de même aussi par le Christ abonde notre consolation. » ( II Cor., I. )

[7D’après saint Maxime le Confesseur, « c’est l’intuition qui unit l’homme à Dieu ». « Vous adorez dans le sanctuaire même ( non dans l’atrium de la connaissance sensible ni dans le temple de la raison ), - dit-il, - si vous vous livrez exclusivement à l’activité supra-naturelle de l’intelligence. » - Maître Eckhart dit de même qu’il abandonnerait plutôt Dieu que la vérité, et il ajoute : « Mais Dieu est la Vérité. » - De même encore, Râmakrishna a dit un jour qu’il pourrait, tout rendre à Kali, même l’amour, - tout, sauf la Vérité.

[8D’après saint Basile, l’homme « a reçu l’ordre de devenir Dieu ». - Saint Cyrille d’Alexandrie s’exprime ainsi : « Si Dieu est devenu homme, l’homme est devenu Dieu. » - D’après maître Eckhart, « nous sommes totalement transformés en Dieu et changés en lui, de la même manière que dans le sacrement, le pain est changé au corps du Christ. Ainsi je suis changé en lui parce qu’il me fait son Etre un et non pas simplement semblable. Par le Dieu vivant, il est vrai qu’il n’y a là plus aucune distinction ». - « L’homme n’a point la félicité parfaite - dit Angélus Silésius - avant que l’Unité ait avalé l’altérité. » Et encore : « L’âme bienheureuse ne connaît plus d’altérité ; elle est une seule Lumière avec Dieu et une seule Gloire. »

[9Maître Eckhart dit que l’image - le Fils exprime l’identité ( Gleichheit ) avec le Père.

[10Etymologiquement : la vertu d’être comme le sol ( humus ).

[11Selon la conception eckhartienne, la raison suffisante des vertus n’est pas en premier lieu leur utilité extrinsèque, mais leur beauté.